La 16e édition des Assises de la pêche et des produits de la mer, organisée ce jeudi 18 juin 2026 à Cherbourg, a réuni l’ensemble des acteurs de la filière – pêcheurs, aquaculteurs, mareyeurs, élus, scientifiques et associations – autour d’un constat partagé : la pêche française est à un tournant. Entre crises géopolitiques (Brexit, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient), flambée des coûts énergétiques, changement climatique et concurrence accrue des importations (70 % des produits de la mer consommés en UE sont importés, contre 80 % en France), le secteur doit se réinventer pour rester compétitif et durable.
Face à ces défis, Catherine Chabaud, ministre déléguée chargée de la Mer et de la Pêche depuis octobre 2025, a présenté une feuille de route ambitieuse lors de son discours. Ancienne navigatrice (première femme à boucler le Vendée Globe en 1997) et engagée de longue date pour la préservation des océans, elle a insisté sur une approche territoriale, pragmatique et concertée, sans dogmatisme.
Moderniser la flotte : un impératif économique et écologique
Constat
- La flotte française a diminué de 35 % depuis 2000, avec une moyenne d’âge des navires de 30 ans (87 % des bateaux font moins de 12 mètres).
- Problématiques :
- Navires vieillissants = risques accrus pour la sécurité des équipages.
- Dépendance aux énergies fossiles = vulnérabilité face aux crises géopolitiques (ex. : flambée des prix du carburant).
- Freins réglementaires : la Politique Commune des Pêches (PCP) européenne limite actuellement la construction de nouveaux bateaux, même pour remplacer des navires obsolètes.
Mesures annoncées
- Simplification des financements : Catherine Chabaud porte à Bruxelles une demande d’« omnibus pêche » pour :
- Autoriser les aides publiques pour la rénovation des navires en service.
- Faciliter l’acquisition de navires pour les jeunes pêcheurs (sous condition de sortie d’un autre navire).
- Adapter la jauge (sans augmenter la pression sur la ressource) pour intégrer une « jauge décarbonation », permettant la modernisation des navires en attendant la révision de la PCP.
- Électrification : Déploiement de fiches « Certificats d’Économies d’Énergie » (CEE) pour décarboner les équipements, dans le cadre du plan national d’électrification porté par le Premier ministre.
- Focus Outre-mer : Avancées obtenues pour les flottes ultramarines, dont les besoins de renouvellement sont tout aussi pressants que ceux de la métropole.
Enjeux
- Attractivité des métiers : Le renouvellement des flottes doit s’accompagner d’un renouvellement des générations. Les lycées maritimes jouent un rôle clé, avec des formations adaptées aux enjeux climatiques et technologiques.
- Sécurité : Intégration de la décarbonation dans les normes de sécurité (ex. : équipements individuels plus légers et ergonomiques).
Renforcer la souveraineté alimentaire et l’économie locale
Constat
- La France, 2e espace maritime mondial, importe 80 % de ses produits de la mer, alors que sa filière génère 3 à 4 emplois à terre pour 1 emploi embarqué.
- Concurrence déloyale : Les produits étrangers (ex. : pêche illégale, normes sociales et environnementales moins strictes) tirent les prix vers le bas.
Mesures annoncées
- Lien économique au territoire : Renforcement des critères pour que les richesses générées par la pêche française profitent aux communautés littorales (ports, criées, transformateurs locaux).
- Transparence pour le consommateur : Dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole (en discussion), la ministre propose :
- Élargir l’éligibilité des produits de la pêche et de l’aquaculture français aux objectifs de la loi EGalim (ex. : cantines scolaires).
- Rendre obligatoire l’indication de l’origine des produits d’aquaculture et de conchyliculture utilisés en restauration ou dans les produits transformés.
- Étiquetage du pavillon : Demande portée au niveau européen pour informer le consommateur sur le pays d’immatriculation du navire.
- Valorisation des bonnes pratiques : Promotion des produits de la mer dans les cantines (ex. : initiative bretonne).
Chiffres clés (2026)
Chiffres clés de la filière pêche en France (2026)
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Chiffre d’affaires du marché | 5,26 milliards d’euros (2025, +0,9 % vs 2024) |
| Consommation en France | 92 % des Français consomment des produits de la mer (étude OpinionWay, février 2026). |
| Importations | 70 % de l’approvisionnement de l’UE, 80 % pour la France. |
| Emplois indirects | 3 à 4 emplois à terre pour 1 emploi embarqué (filière aval : construction navale, mareyage, etc.). |
Planifier l’espace maritime : la cohabitation en Manche-Est, un cas d’école
Constat
- La Manche-Est est un hotspot de conflits d’usages : pêche, éolien offshore, transport maritime, aires marines protégées (AMP), tourisme.
- Exemple : Les pêcheurs dénoncent une réduction de leurs zones de pêche au profit des parcs éoliens, sans concertation suffisante.
Mesures annoncées
- Mission de concertation : Lancée en 2026, ses conclusions (attendues en juillet 2026) devraient proposer :
- Réserver la bande côtière (12 milles) aux navires de moins de 25 mètres (demande largement portée par les professionnels).
- Consultation des États membres concernés avant toute décision définitive, pour éviter les tensions diplomatiques.
- Approche territoriale : Développement de projets pilotes adaptés aux spécificités régionales (ex. : plan Manche-Est), en collaboration avec les collectivités locales.
Objectif
- Équilibrer les usages pour permettre à la pêche artisanale de coexister avec les autres activités, tout en préservant la biodiversité et les emplois locaux.
S’adapter au changement climatique : agilité et innovation
Constat
- Impacts observés :
- Migration des espèces : Maquereau, thon, sardine se déplacent vers le nord (ex. : présence accrue en Manche).
- Réduction des tailles : Certains poissons (ex. : en Méditerranée) sont plus petits, probablement en raison du réchauffement des eaux.
- Espèces invasives : Prolifération du crabe bleu ou du Rapana Venosa (Charente-Maritime), qui menacent les écosystèmes locaux.
- Golfe de Gascogne : 3e année de fermeture hivernale (22 janvier – 20 février 2026) pour limiter les captures accidentelles de dauphins (6 100 dauphins communs capturés accidentellement entre 2017 et 2023, source : observatoire Pelagis).
- Bilan 2025 : La fermeture a permis de réduire les échouages de 60 %, mais au prix d’un coût économique de 35 millions d’euros (indemnisations : 14,5 M€ pour les pêcheurs, 2,7 M€ pour le mareyage).
- 2026 : Fermeture reconduite sur 4 semaines en continu (dans une fenêtre de 6 semaines), avec indemnisations maintenues (85 % du chiffre d’affaires pour les pêcheurs).
Mesures annoncées
- Gestion dynamique des quotas :
- Expérimentation depuis 2 ans pour répartir annuellement des quotas issus de la réserve nationale et des antériorités définitives.
- Objectif : Intégrer davantage de critères socio-économiques et environnementaux (article 17 de la PCP).
- Valorisation des espèces invasives : Recherche de solutions de commercialisation pour le crabe bleu ou le Rapana Venosa (ex. : projets portés par des entreprises locales).
- Dialogue renforcé :
- Avec les scientifiques : Mieux intégrer les observations de terrain des pêcheurs dans les modèles de gestion.
- Avec les associations : Travailler sur des solutions durables pour concilier pêche et protection de la biodiversité.
Chiffres clés (Golfe de Gascogne)
Impact de la fermeture hivernale dans le golfe de Gascogne (2026)
| Indicateur | Valeur (2026) |
|---|---|
| Navires concernés | ~300 navires (fileyeurs, chalutiers pélagiques de +8 m). |
| Indemnisations 2025 | 14,5 M€ pour les pêcheurs, 2,7 M€ pour le mareyage. |
| Réduction des échouages | -60 % grâce à la fermeture hivernale (source : Pelagis). |
| Coût total pour la filière | ~35 M€ (pertes de chiffre d’affaires, désorganisation, etc.). |
Financer la transition : un enjeu crucial
Constat
- Les crises successives (carburant, cétacés, géopolitique) ont fragilisé les trésoreries des entreprises de pêche.
- Besoin : Accélérer les outils de gestion du risque (climatique, sanitaire, économique).
Mesures annoncées
- Budget européen : La France a obtenu un doublement de la proposition initiale pour la pêche et l’aquaculture dans le Cadre Financier Pluriannuel (CFP) 2028-2034, mais l’objectif reste un budget au moins équivalent à la période précédente.
- Fonds assuranciel : Création en cours d’un fonds dédié pour couvrir les aléas (climatiques, sanitaires, géopolitiques).
- Aides d’urgence : Maintien des indemnisations pour les crises (ex. : carburant, captures accidentelles de cétacés).
Exemple concret
- Crise carburant 2026 : Toute la filière s’est mobilisée aux côtés des pêcheurs, avec des aides exceptionnelles de l’État.
Conclusion : une feuille de route pour l’avenir
La feuille de route présentée par Catherine Chabaud s’articule autour de 5 piliers : modernisation, sécurité, souveraineté, cohabitation et adaptation. Son approche, territoriale et collaborative, mise sur l’innovation, le dialogue et la résilience pour permettre à la filière de la pêche française de relever les défis du XXIe siècle.
« Je crois profondément que les solutions émergeront des territoires. L’État sera à vos côtés pour donner une vision optimiste de l’avenir », a-t-elle conclu, avant d’ajouter : « Nous avons encore quelques mois pour mettre de l’énergie dans cette ambition. »
Prochaines étapes
- Juillet 2026 : Remise des conclusions de la mission de concertation sur la cohabitation en Manche-Est.
- Automne 2026 : Résultats de la mission d’analyse des 3 ans de fermeture du golfe de Gascogne (impact sur les captures accidentelles, efficacité des caméras embarquées).
- 2027 : Possible réouverture partielle du golfe de Gascogne, sous conditions (dispositifs anti-captures, données scientifiques consolidées).
